L'Aranui, cargo au paradis des Marquises

Publié par | 03/09/2009

Partager :

Actus croisières

Ce navire blanc de 117 mètres, assure depuis vingt ans le ravitaillement des îles Marquises, l'archipel le plus isolé de la Polynésie française. A son bord, vivres, courrier, matériel et... quelques aventuriers partis découvrir ces terres du bout du monde. Carnet(s) de voyage.

Le voyage commence sur un quai de Tahiti, dans un chaos de ferrailles et de conteneurs, de tôles, de cris, la musique stridente des grues qui chargent inlassablement leurs énormes fardeaux où l'on devine parfois la roue d'une Mobylette, la carrosserie rutilante d'un 4 x 4, une benne de chantier et puis aussi d'autres ballots de taille plus modeste, des sacs de riz, des morceaux de maisons préfabriquées, un juke-box, des glacières chargées jusqu'à la gueule d'on ne sait quoi.

Sur le pont supérieur de l'Aranui, dont les entrailles de fer accueillent les mille espèces qui dessinent une arche de Noé moderne, Maurice observe l'équipage affairé, le ballet des voitures tout terrain déposant sur le quai, en procession, leur offrande au ventre de l'énorme bateau, l'excitation qui monte en même temps que l'heure d'appareiller approche. "L'Aranui, c'est plus qu'un bateau. C'est un mythe", lâche, solennel, Maurice, qui renouvelle le voyage entrepris sur ce même cargo il y a quinze ans, presque jour pour jour. A deux, cette fois, car le tout frais retraité est aussi un jeune marié qui n'envisageait d'autre choix pour son voyage de noces que de "refaire l'Aranui".

Ce cargo mixte de 117 mètres est bien un mythe. Depuis plus de vingt ans, il reste presque l'unique moyen d'aborder les îles Marquises, cet archipel perdu à plus de 1 400 kilomètres de Papeete. Pour les Marquisiens, l'Aranui est le cordon, le fil de vie qui les relie au reste du monde, délivrant le courrier, les médicaments, la nourriture, assurant le transport des enfants en internat à Papeete, des malades qui partent se faire soigner à Tahiti. Pour les voyageurs, l'Aranui, historiquement l'un des premiers cargos à accueillir des passagers, permettant de se mêler à la vie de l'équipage, de débarquer sur des terres vierges de tout tourisme, reste une sorte de Graal du voyage d'aventure.

Les conditions de confort spartiates de l'Aranui 1 ont été nettement améliorées dans le nouvel Aranui 3, sans toutefois atteindre -tant s'en faut- celles d'un paquebot de croisière. Les quelques personnes âgées tentant l'aventure ainsi que les familles (souvent des métropolitains en poste à Tahiti) ne s'en plaignent pas, les purs et durs comme Maurice rappellent avec nostalgie le bon vieux temps, les lits superposés dans les chambrées, les nuits passées à la belle étoile, sur le pont, à refaire le monde avec des routards australiens, des backpackers anglais et des aventuriers suédois...

Mais, quand la sirène retentit, que le bateau gîte sous la charge, et que sur le pont arrière se répand l'odeur âcre du gazole, puis, très lentement, quitte le port de Papeete, en se dirigeant plein nord, vers ces îles du bout du monde aimées de Brel et de Gauguin, on se sent, même si l'on s'en défend, au seuil d'une aventure. Aranui, d'ailleurs, ne signifie-t-il pas "grand chemin"? <b/p>

Rencontre avec Yoyo le barman

Les quelques jours de traversée jusqu'aux rivages de la Terre des hommes (les Polynésiens nommaient ainsi l'archipel avant qu'il soit découvert, par hasard, en 1595, par un navire espagnol) permettent à tous de faire connaissance: Yoyo, le barman, qui depuis onze ans voit équipage et touristes de toutes nationalités sympathiser autour d'une bière locale; les marins, dans leur majorité marquisiens, réunis, le soir, à l'avant du bateau, autour de la figure tutélaire du "père Noël", un solide matelot tatoué de la pointe de l'orteil au haut du crâne rasé.

Et puis le lacis des ponts et des entreponts, les escaliers, les échelles, les rampes et les ascenseurs, le labyrinthe intérieur des bateaux de marchandises, où court, toujours affairé, un petit homme rond, vêtu d'une blouse blanche brodée de son nom: Georges Nemesu. Avec ses faux airs de Peppone et son accent qui roule les "r", cet ingénieur roumain est le cerveau de l'Aranui. "Le cargo a été construit sur le Danube, sur un chantier naval roumain, et, dès le début, j'ai géré toute l'électronique. Le 24 décembre 2002, nous avons quitté la mer Noire; nous avons passé le Bosphore, les Dardanelles, Gibraltar, traversé l'océan Atlantique, laissé derrière nous le canal de Panama puis finalement atteint les lointaines Marquises", explique le démiurge du bord, avant de guider un groupe de passagers dans le ventre de la bête, un maelström brûlant de chaudières, de câbles (plus de 200 kilomètres), de conduits, de pompes.

Lave noire couverte de forêt vierge

A peine le temps de connaître le navire et les compagnons de voyage que l'Aranui arrive déjà en vue de sa première escale marquisienne. Ua Pou, dont le nom signifie "les piliers", est l'une des 6 terres habitées de l'archipel. Les 12 îles qui constituent le groupe des Marquises n'offrent point de lagon, de sable blanc ni de cocotiers, mais des blocs de lave noire couverts d'une forêt vierge, des falaises comme surgies au milieu du Pacifique, des aiguilles et des pics hauts de 1 000 mètres qui dominent de profondes vallées en bord de mer, anciens cratères de volcans partiellement immergés, où se nichent les rares villages. Ici, le relief chaotique empêche toute construction de route, la végétation luxuriante avale le béton, les gorges profondes de plusieurs centaines de mètres, les falaises à pic sont autant de défis aux ingénieurs des Ponts et chaussées. Ua Pou semble, depuis la mer, un mirifique palais baroque.

On stoppe les moteurs dans la baie de Hakahau. C'est l'heure du baptême des flots en baleinière. En l'absence de quais, le bateau débarque ses passagers grâce à de larges barges de bois. Les voyageurs descendent jusqu'au ras des vagues. Campé sur la dernière marche de l'échelle, un solide marin attend l'impétrant, le prend dans ses bras et le lance littéralement à un autre marin debout, en contrebas. "C'est impressionnant, mais on n'a jamais eu d'accident de passager. Ça fait partie du folklore de l'Aranui", rigole Pascal, le géant marquisien à la fois responsable des passagers et conférencier.

Ici, pas de pression touristique

Pascal, dont le gabarit donne à tous, à bord, le sentiment d'être lilliputien, passe presque inaperçu dans les rues de Hakahau, où il nous guide jusqu'à l'église pour admirer les sculptures de bois et la chaire monumentale en forme de proue. Car, ici, on est dans une toile de Gauguin: les hommes taillés comme des montagnes, les femmes massives, habillées de paréos, de toiles colorées, les cheveux ornés d'une fleur. Tous saluent les passagers, sourient, viennent demander des nouvelles de la métropole.

L'Aranui assure 15 traversées annuelles, et ses hôtes sont presque les seuls étrangers à aborder Ua Pou. Autant dire qu'on ne connaît pas ici de pression touristique et que les visiteurs sont accueillis avec plaisir. Le même sentiment d'être les bienvenus domine lorsqu'on touche, le lendemain, après une nuit de mer, Nuku Hiva, capitale administrative des Marquises, puis Hiva Oa, l'île la plus célèbre de l'archipel, la terre que choisirent Paul Gauguin et Jacques Brel comme ultime étape de leur errance. Alors que le bateau mouille dans la baie des Traîtres, une parfaite anse de sable noir où se niche le village d'Atuona -un village s'élevant, en terrasses verdoyantes, jusqu'à la forêt émeraude- on comprend leur émerveillement et ce brûlant désir de se fondre au coeur de cette palette de couleurs, de lumières, inconnue sous les cieux d'Occident. Dans la relative fraîcheur du matin, on entreprend une première marche pour atteindre la stèle dédiée à Jacques Brel. Le sentier bordé de frangipaniers et de manguiers débouche, à découvert, sur une colline qui finit en étroite langue de terre, comme suspendue au-dessus de l'océan.

A nos pieds, majestueuse, la baie où l'Aranui, au mouillage, découpe sur le bleu sa silhouette massive. Au bout du sentier, sur le site où Brel souhaitait construire sa maison avant que la mort ne l'en empêchât, une simple stèle de marbre noir est gravée de la phrase désormais célèbre: "Veux-tu que je te dise,/ Gémir n'est pas de mise.../ Aux Marquises."

Baie d'une beauté saisissante

La descente au village, dans la touffeur de la matinée qui avance, nous mène jusqu'au cimetière, où la tombe du chanteur voisine presque avec celle où repose Paul Gauguin. Sur l'avant est enchâssé un galet sobrement gravé de l'inscription "Paul Gauguin, 1903". Sur l'arrière veille la réplique de la statue d'Oviri ("sauvage"), une femme au visage inquiétant tenant à la main un louveteau. De retour en bord de baie, on visitera le musée Paul Gauguin, où ne figurent que des reproductions, mais où la "Maison du jouir" et ses panneaux en bois sculptés ont été fidèlement reconstitués, puis l'espace Brel, où trône, dans la salle principale, Jojo, le petit avion de l'artiste.

Le lendemain matin, les passagers se lèvent avec le soleil pour découvrir la plus isolée et la plus méridionale des îles Marquises: Fatu Hiva. Le village d'Omoa, où s'amarre le bateau, constitue l'un des hauts lieux de l'artisanat traditionnel: sculptures sur bois, fabrication de tapa (tissu fait d'écorce végétale), de production de monoï sont proposées. Ensuite, les volontaires partent à pied pour 17 kilomètres d'une piste qui grimpe jusqu'à un petit col, parmi les parfums acidulés des citronniers, des orangers, les effluves plus lourds et sucrés des manguiers: de là, la route de terre dégringole jusqu'à une baie d'une beauté saisissante dont on découvre, de haut, l'arc de cercle parfait, caldeira de volcan baignée d'eaux bleu sombre.

De part et d'autre de la plage s'élèvent d'immenses pitons de basalte: nous atteignons la baie des Vierges. Mais, de vierge, nulle trace. Et pour cause. Les cheminées aux formes phalliques avaient inspiré aux marins, venus mouiller en ces lieux, le nom de "baie des Verges". Les missionnaires catholiques, sourds à l'attrait érotique de l'endroit, ajoutèrent à la dénomination habituelle un pudique i. Peu soucieux des pudeurs missionnaires, les enfants de Hanavave, le village blotti autour de la baie, improvisent, nus, du petit quai, des concours de plongeon et de bombes à eau. Le lieu "n'a pas changé d'un iota depuis toutes ces années". C'est Maurice, larme à l'oeil, qui l'affirme.

Le temps n'a pas de prise aux Marquises Après Ua Huka, "l'île aux chevaux", que les cavaliers découvriront juchés sur des montures mi-sauvages, le périple marquisien de l'Aranui s'achève à Nuku Hiva, dans la baie de Hatiheu, où Yvonne, maire du village et patronne du restaurant traditionnel, célèbre dans toute la Polynésie, offre aux passagers l'ahimaa, le "four polynésien". La technique est simple: au fond d'un trou creusé dans le sol sont posées, par-dessus des branches que l'on embrase, des pierres qui deviennent vite brûlantes.

En surplomb de ce "four", on dispose des feuilles de bananier, de la nourriture (cochon de lait, légumes, fruits), puis l'on couvre l'ensemble de feuilles. Tous les convives sont invités à assister à l'ouverture de l'ahimaa: l'air qui embaume les effluves de la viande quasi confite dans les fruits, la chair sucrée par les mangues et les bananes, les mélanges des couleurs vives qui se fondent dans la chaleur, un bonheur qui prélude dignement au tamaaraa (banquet) qui va suivre. Après le déjeuner, les passagers de l'Aranui s'alanguissent sur la plage de sable noir. L'orchestre local qui accompagnait avec entrain, à l'ukulélé, les agapes du tamaaraa s'essaie à jouer l'air de la "maison bleue accrochée à la colline". D'un coup, sans que personne se concerte, les passagers se taisent et regardent la silhouette ventrue de l'Aranui apparaître au fond de la baie, pour un dernier mouillage avant le retour. Seul Maurice, qui a fondu sur Yvonne, discute du bon vieux temps. Mais - faut-il que l'on lui dise - le temps n'a pas de prise, aux Marquises.

Partager :

Articles similaires